Ce que nous a appris l’année 2020

Paris, le 14-01 2021

par Clara Gaymard & Gonzague de Blignières, co-fondateurs de RAISE

L’année 2020 s’achève. Vient le moment de se souhaiter une belle année nouvelle.

Le monde d’avant, le monde d’après, le monde d’avec, le monde à venir, le monde passé, le monde à construire et celui à détruire, nous avons été abreuvés de projections, de jugements, d’analyses, d’espérances, de critiques, du passé et de prophéties pour demain.

L’année 2020 nous a pris par surprise, elle a secoué nos habitudes, nos repères, emprisonné sans vergogne certaines de nos libertés. Elle est tellement inconfortable cette année, que chacune et chacun nous avons hâte d’en sortir, de penser à demain, et de craindre à la fois qu’il soit pire et d’espérer que la page sera bientôt tournée. Peut-être peut-on tout simplement s’arrêter, un jour, une heure, une minute, l’espace d’un instant sur le monde de maintenant.

Que nous apprend-t-il ? Sommes-nous différents ? Avons-nous changé ? Avons-nous grandi ? Sommes-nous affaiblis ?

Aussi, avec vous, nous aimerions regarder 2020, comme une leçon de choses.

Nous avons appris que l’imprévisible est une loi immuable de la vie. Bien sûr, prévoir, se préparer, s’organiser pour éviter les risques est une réponse dans laquelle l’homme, les sociétés et les entreprises sont devenues de plus en plus expertes. Mais comment se préparer à l’imprévisible ?

Nous avons appris que chercher un coupable ou une responsabilité n’apporte pas de réponse utile et qu’il est vain de se perdre en accusations et en affirmations péremptoires, qui peuvent rapidement être démenties par les faits surtout quand l’évènement qui survient est inédit. Accuser la Chine, le réchauffement climatique, le non respect des animaux, la gestion du gouvernement, n’aident en rien ni à la compréhension, ni à la résolution de la situation. Peut-être un jour, plus tard, il sera temps d’analyser et de comprendre mais au moment de la tourmente, la seule chose qui importe, c’est sauver des vies et préserver ce qui peut l’être.

Nous avons appris qu’on ne peut s’en sortir qu’ensemble. L’individualisme n’est pas de mise. L’effort est à la fois personnel et collectif. Mais personnel ne veut pas dire individuel. Chacun à sa manière agit, pas simplement pour soi mais pour les autres. Nous sommes unis par un destin commun dans la catastrophe comme dans le succès.

Nous avons appris que chacun réagit à sa façon face à la peur. Je ne parle pas ici des inégalités de contexte et de situation. Mais dans une même famille, ou milieu professionnel ou social, les réactions des uns ne sont pas celles des autres. Et ce n’est ni une question d’âge ni de sexe. Des jeunes peuvent être très inquiets, des anciens insouciants, d’autres vigilants, certains obsédés par le risque, d’’autres encore obéissants et disciplinés. Quel que soit l’âge ou l’origine, certains crient à la privation de liberté, au complot, d’autres pensent qu’on en fait pas assez pour protéger. A chaque personne sa lecture et son interprétation. Il a fallu non seulement s’adapter au contexte mais aussi à la réaction de l’autre, parfois si surprenante, allant au-delà ou en dépit des fameuses « directives gouvernementales ».

Nous avons appris que nous sommes des êtres incroyablement adaptables. Qui aurait pu imaginer en 2019, que tout un peuple, et surtout nous les Français, râleurs et contestataires, resterait chez soi, confiné, accepterait sans révolution la privation de culture, de restaurants, de sports, de tout ce qui, de façon arbitraire par définition, a été considéré comme « non essentiel ».

Nous avons appris que l’essentiel n’est pas que matériel. Il y aurait tant à dire sur cette définition de l’essentiel et la nécessaire absurdité des frontières. Manger, se soigner, certes. Mais travailler, s’aimer, prier, lire, penser, partager, bouger, marcher, chanter ? L’homme n’est pas qu’un corps et réduire sa liberté aux fonctions dites vitales n’assure pas l’essentiel. Le premier confinement a créé des détresses psychologiques et mentales y compris la pire de toutes, la solitude de la mort, qui sont inhumaines.

Nous avons appris que les catastrophes donnent libre cours aux informations les plus fantaisistes. Du bon comme du mauvais. Les fakes news foisonnent et plus c’est gros plus cela passe. Comme on ne sait rien, autant inventer et fabriquer des fausses preuves. Donald Trump nous en a procuré de belles, comme l’eau de javel qui pouvait guérir de la COVID. Mais ne soyons pas cruels, nous avons tous participé à ces fake news. Qui n’a pas eu son opinion sur le port du masque, sur les cas de récidives ou non, sur la façon de se transmettre le virus, sur la fin de la pandémie, sur le caractère nocif ou non du vaccin. Le risque de préférer une fausse information à l’ignorance, est un piège faussement rassurant dans lequel il est hélas tentant de tomber.

Nous avons appris que les catastrophes sont des accélérateurs de tendance. Les secteurs qui étaient en déclin ou qui devaient se remettre en cause, notamment sur les questions environnementales et sociales, s’en sortent en général moins bien que ceux qui avaient pris le virage de l’écologie et du digital.

Nous avons appris que la crise n’est pas morale. Elle ne favorise pas le bon contre le méchant, le juste contre le malhonnête.

Nous avons appris que la crise est incroyablement créatrice. On savait que ceux qui prennent leur part de chance, bougent, observent, cherchent une issue inconnue, plutôt que de subir et rebondissent face à l’adversité, s’en sortent mieux que les pessimistes passifs. Mais, surtout, dépenser son temps à lutter contre ce qui est inéluctable empêche de dédier son énergie à ce qu’on maîtrise. Malgré les apparences trompeuses, notre capacité à agir est immense.

Nous avons appris que le silence, l’introspection, la méditation, la contemplation de la nature, n’étaient pas réservés à quelques-uns. Que nous aspirions tous à moins d’agitation, moins de consommation, moins de futile, moins de remplissage du vide. Après tout, nous ne sommes pas seulement des fourmis laborieuses, des hamsters dans la roue, des pions dans un échiquier trop grand et trop complexe pour nous. Nous sommes autonomes, libres de décider et de créer instant après instant, le présent de nos vies. Et que cela ne concerne pas des grandes décisions ou des ruptures existentielles, mais les actes simples de la vie quotidienne. Faire du sport ou regarder des séries, aider la voisine pour ses courses ou se barricader de l’autre, regarder en boucle les informations ou lire des romans oubliés sur les étagères…

Nous avons appris qu’il ne fallait pas confondre la vigilance contre la pandémie et la peur de l’autre. A cet égard, le vocabulaire a de l’importance. Nous regrettons qu’on emploie des termes comme celui des « gestes barrière » plutôt que des « gestes de protection ». Dans l’une des formulations, on se barricade face à l’ennemi incarné par celui qui vous côtoie, dans l’autre on se protège et l’on protège autrui. De même, le terme de « distanciation sociale » est terrible. Albert Camus écrivait « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». Ce vocabulaire est malheureux car, au moment où il faut s’entraider, où le comportement des uns peut déterminer la vie des autres, parler de distanciation plutôt que d’attention à l’autre implique une méfiance qui n’est pas de mise. Jérôme Lejeune père disait « il faut aimer le malade et haïr la maladie ». A ne pas séparer les choses, on risque la confusion des sentiments.

Nous avons appris que la résilience rime avec patience. Que la vie est un saut d’obstacles et qu’il vaut mieux ne pas tous les considérer à l’avance, mais les franchir un par un. A regarder en arrière, qui de nous se serait cru capable de renoncer à tant de choses qui paraissaient normales, évidentes, acquises, de droit ? Et pourtant, nous avons franchi ces étapes, avec la conviction que c’était la seule chose à faire

Nous avons appris qu’il faut se méfier des poncifs. Comme ‘’ce qui ne tue pas rend plus fort ». Nous avons appris à être vulnérables, affaiblis, atteints, malades. A ne pas avoir la certitude que demain sera mieux. Et que nous étions probablement plus humains d’être plus fragiles. Plus dignes d’intérêt de respect, parce que plus humbles, moins arrogants, moins bardés de certitudes et d’évidence.

Nous avons appris que les héros ne sont pas dans les livres, mais dans la vraie vie. Ceux qui l’assument et la voient telle qu’elle est et tentent d’apporter leur pierre à l’édifice, plutôt que ceux qui la rêvent ou se rêvent une vie idéale.

Nous avons appris qu’il y a tant à apprendre, à découvrir, sur soi, sur les autres et sur le monde. Que la vie est chienne, mais qu’elle n’a pas de prix. Que nous sommes d’indécrottables mangeurs d’espérance, que nous remettons nos vies en jeu dès qu’elles sont en danger, que rien n’est acquis ni dû, mais tout est possible. Et que nous ne changerons le monde que si, humblement, nous admettons que nous devons d’abord changer nous-mêmes.

Et comme le disait Jean Gabin, nous avons appris que nous ne savons rien, ou pas grand-chose :

« Maintenant, je sais, je sais qu’on ne sait jamais !
La vie, l’amour, l’argent, les amis et les roses
On en sait jamais le bruit ni la couleur des choses
C’est tout ce que j’sais, Mais ça, j’le sais ! »

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